Entre les pages jaunies d'un monde ancien,
nos doigts se sont touchés sans prévenir,
et le silence a pris des airs de chien
qui flaire quelque chose à venir.
Depuis des mois, je t'observais passer,
tes talons discrets sur le parquet ciré,
ta manière de consulter, de chercher,
comme on fouille un passé mal cicatrisé.
Mais ce jour-là, le cuir usé du livre
a servi de pont entre toi et moi,
et j'ai senti mon cœur se mettre à vivre
d'une façon qui ne respecte aucune loi.
Tes yeux gris, ce gris d'orage retenu,
ont plongé dans les miens sans détour,
et tout ce que j'avais cru, connu,
s'est effondré comme une vieille tour.
La climatisation s'est tue d'un coup,
comme si la mécanique comprenait
qu'il fallait laisser place à ce flou,
à cet instant que rien n'avait programmé.
Tes lèvres si proches, à peine un souffle,
cet espace infime devenu abîme,
et moi, figé, ridicule et gauche,
incapable de franchir ce qui m'opprime.
J'ai pensé aux lecteurs de jadis,
ceux qui s'aimaient en cachette ici,
laissant des mots griffonnés, des interdits,
entre les lignes d'un manuscrit.
Peut-être que nous sommes de ceux-là,
condamnés à jamais oser vraiment,
à rester suspendus dans cet au-delà,
où tout tremble mais rien ne se décide pleinement.
Pourtant, cette seconde a suffit,
pour que je sache que je ne serai plus le même,
que tu as déposé en moi une brûlure infinie,
un désir qui ne demande rien, mais qui aime.
Didier Guy
Le désir véritable n'a pas besoin d'aboutir pour exister pleinement.
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